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Havrouta

La prophétie - Utopie morale et arrachement à soi


La havrouta est un mode d’étude traditionnel dans le monde juif. On n’étudie jamais seul un texte, mais généralement en petits groupes.


"Rabbi Yohanan dit : Depuis le jour de la destruction du Temple, la prophétie a été retirée des prophètes et a été donnée aux fous et aux enfants" (Baba Batra 12,b) .

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Delphine Horvilleur : C’est avec cette déclaration surprenante que les rabbins vont sceller la prophétie. Il est intéressant de nous demander pourquoi les sages choisissent, à un moment donné, de censurer la voix prophétique en la limitant à certaines catégories de populations. Fallait-il à tout prix faire taire cette voix ? La prophétie change-t-elle ainsi de nature ou juste de porte-voix ? Il nous faut également nous demander ce que fous et enfants représentent ou incarnent dans l’imaginaire rabbinique pour être seuls héritiers de cette voix prophétique. Ils sont incontestablement des "mis à part", dans le sens où ils sont en périphérie de la sphère sociale d’influence, du pouvoir politique. Les rabbins cherchaient-ils à minimiser ainsi le potentiel déstabilisateur de toute prophétie ?

Jacques Attali : Qu’est-ce que la prophétie ? Ça peut être deux sortes de choses assez différentes : soit dire le monde idéal, soit dire les menaces qui peuvent conduire à la catastrophe ; l’un et l’autre ne sont pas dans la continuité de l’existant. Il y a la prophétie qui consiste à dire : "voilà le monde idéal vers lequel on va" – on peut dire qu’Ézéchiel fait partie de ces gens-là. Et puis il y a la prophétie qui consiste à dire : "En continuant sur cette voie, on va à la catastrophe" – c’est Jérémie. Il y a donc le prophète qui souhaite avoir raison et le prophète qui souhaite avoir tort. Et aujourd’- hui, je pense qu’il faut les deux à la fois, celui qui dit : "Attention, il y a une brique qui est en train de vous tomber sur la tête, poussez-vous", mais en même temps il faut celui qui dit où aller. De ce point de vue, la prophétie constitue une sorte de paroxysme de la fonction de l’intellectuel dans le monde moderne. Et le fou et l’enfant sont les expressions les plus parfaites de l’intellectuel. Pour pouvoir penser ces situations non classiques, il faut s’arracher à soi-même, s’arracher à ses contraintes, à ses présupposés, à son idéologie dominante, à tout ce qui nous conditionne. Or, qu’est-ce qu’un fou ? C’est quelqu’un qui s’est arraché, pour des raisons diverses, ou qui est considéré comme s’étant arraché à l’univers dominant. Qu’est-ce qu’un enfant ? C’est quelqu’un qui n’est pas encore attaché à un univers dominant. Donc il est arraché, justement, parce qu’il n’est pas encore attaché, en conséquence de quoi il a cette capacité de voyage hors de la norme qui est le propre de la prophétie.

"Substituer l'érudition à la parole débridée"

Delphine Horvilleur : Cela me fait penser au moment où, dans le livre des Rois, le prophète Élie vient trouver son successeur Élisha (Élisée). Celui-ci est en train de labourer ses champs et comprend qu’il doit suivre Élie. Il demande à dire au-revoir à ses parents. Élie lui ordonne alors de faire vite et lui fait comprendre qu’il n’y aura pas de demi-tour. Élisha offre ses boeufs en sacrifice : le passé est consumé. Il faudrait ainsi, dans la prophétie biblique, être capable de tout quitter, de partir sans regarder derrière soi. Il faudrait couper les attaches, être prêt à ce sacrifice-là. Les rabbins, en laissant la prophétie aux fous, la placent entre les mains d’un groupe qui n’a pas de statut glorieux, de hautes fonctions à abandonner.

Jacques Attali : Le fou et l’enfant sont particulièrement sages : la folie est une des conditions de la survie. L’histoire du peuple juif a montré que si l’on n’est pas paranoïaque, mégalomane et hypocondriaque, on n’a aucune chance de survivre, le tout est de savoir dans quelles limites l’être. Et pour les enfants, si l’on en croit la théorie de la réincarnation qui est le propre de certaines traditions juives, initialement, l’enfant sait tout des vies antérieures puis, au cours de la période qui va de zéro à sept ans, il oublie. Voyez une chose particulièrement intéressante chez l’enfant, c’est la période de trois à cinq ans, quand il parle mais qu’on ne lui a pas encore imposé les normes. J’ai entendu, comme chacun d’entre nous, des questions posées par des enfants et des réponses données par eux bien plus importantes que des questions posées ou des réponses données par des sages. Il y aurait donc comme un savoir initial qui, ensuite, va être censuré, oublié, nié.

Delphine Horvilleur : En parlant de censure, on a l’impression qu’à un moment donné, la prophétie devient pour les rabbins un problème et qu’ils tentent d’en prévenir les dérives. On trouve ainsi dans le Talmud plusieurs haggadoth (narratives) où les sages réfutent la bat kol, la voix céleste ou prophétique, et ne lui permettent plus de clore le débat. On pense notamment à ce célèbre désaccord entre les sages du Talmud où une voix céleste définit qui, parmi eux, dit juste. Les autres sages s’élèvent alors pour rappeler le principe qui veut que "la Torah n’est pas aux cieux", c'est-à-dire qu’il revient aux hommes, armés d’érudition et non de prophéties, de définir ce qui est juste. Tout se passe comme si on voulait substituer l’érudition à la parole débridée.

Jacques Attali : L’extinction de la prophétie peut se comprendre par la situation politique du peuple juif après la destruction du Temple. Pratiquement tous les prophètes parlent aux princes. Le prophète a besoin du prince parce qu’il est le conseiller démesuré de celui qui a un pouvoir. Quand il n’y a plus de prince parce qu’il n’y a plus de Temple, il n’y a plus d’interlocuteur. Donc il y a une extinction de la prophétie par l’extinction de la gouvernance juive. Et lors de la prise de gouvernance par le sanhédrin, les sages prétendent incarner à la fois les deux dimensions et, évidemment, ils n’ont plus besoin de prophète ni de prince. Aujourd’hui, avec à la fois l’existence de l’État d’Israël et la prise de conscience profonde qu’il y a besoin d’une gouvernance juive planétaire (pas d’un gouvernement juif, ce qui n’a pas beaucoup de sens, mais plutôt quelque chose de l’ordre d’une direction juive au sens de ligne de conduite), se repose la question du dialogue entre le melekh et le navi, le roi et le prophète.

Delphine Horvilleur : La pensée juive fait souvent référence à un triumvirat originel : le roi (melekh), le prophète (navi) et le prêtre (cohen). Dans l’équilibre des forces, reste à savoir ce qu’on attend du cohen, c'est-à-dire de la fonction sacerdotale, ou religieuse.


L'utopie la plus extrême

Jacques Attali : Tout d’abord, il faut que le cohen remplisse son rôle, qui est de réfléchir à l’identité juive : "qu’est-ce qu’être juif ?". Le MJLF fait partie de ceux qui se sont penchés très tôt sur cette question, me semble-t-il. Le cohen dominant, entendons un certain leadership religieux traditionnel, est en train de détruire le peuple juif par sa vision sectaire de qui est juif ; sectaire et opportuniste. Le cohen est au contraire celui qui doit donner une dimension ouverte, accueillante et dynamique de l’identité juive.

Delphine Horvilleur : Pendant longtemps, le judaïsme libéral s’est défini comme un retour au "judaïsme prophétique", c'està- dire qu’il a affirmé s’inscrire dans le prolongement d’un certain message des prophètes qui appelait à la justice plutôt qu’au rite, qui semblait privilégier l’éthique au rituel. Aujourd’hui, une véritable réflexion est en cours sur le sens du rite et le retour au rite et, à travers cela, sur la fonction sacerdotale. Reste à s’interroger sur qui seraient les prophètes de nos jours ? Parce qu’on parle beaucoup de sciences prévisionnelles, de la fiabilité de l’anticipation, des questions écologiques, économiques…

Jacques Attali : Il y a différents degrés. Il y a ceux qui essayent de prédire l’avenir, de prévoir ; c’est une dimension relativement mineure de la prophétie. Et il y a des dimensions supérieures. J’attache beaucoup d’importance à la littérature de science-fiction qui, pour moi, contient des dimensions de prophétie très importantes. Je crois aussi que la prophétie se trouve dans la musique. J’ai toujours pensé, j’ai souvent écrit, que la musique était prophétique. Parce que la musique explore le champs du possible plus vite dans cet immatériel que ne peut le faire l’Histoire dans la réalité matérielle. On constate assez souvent que la musique dit l’indicible. Les artistes en général, mais plus particulièrement les musiciens, sont assez largement prophètes si l’on veut bien entendre ce qu’ils disent. Actuellement, la musique dit la violence du monde : la musique est colère. Donc je dirais que sont prophètes aujourd’hui les auteurs de science-fiction, les musiciens ; ceux qui savent ne pas être au service des désirs du temps. Et c’est encore une fois cette idée d’arrachement, de cet immense effort d’arrachement. Certains croient distinguer une sorte de prophétie dans l’écologie. Mais ce n’est pas exact parce que le discours prophétique est d’abord un discours moral : c’est une utopie morale. Le prophète est là pour rappeler au prince les principes, les règles morales. Au fond, le prophète est là pour rappeler l’utopie la plus extrême qu’est la distinction entre le bien et le mal – une autre chose que les enfants comprennent fort bien et que les princes voudraient masquer. C’est donc le peuple, et non le prince, qui a besoin du prophète. Le prophète s’adresse au prince en lui parlant comme s’il lui parlait depuis l’au-delà, depuis plus tard. Le prophète est celui qui pense très loin devant et donc il est quelqu’un qui donne droit de vote aux générations qui ne sont pas encore là et parle au nom des générations qui viendront plus tard. En cela, il est dérangeant. 


 

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Lucidité
D.Horvilleur
L'édito

Havrouta
J.Attali et D.Horvilleur
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